Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Est-de-l’Île-de-Montréal
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Caroline Larue

Chercheuse et directrice du Centre d’études sur les mesures de contrôle en santé mentale à l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, chercheuse associée au Groupe de recherche interuniversitaire en interventions en sciences infirmières du Québec, membre du comité d’évaluation de l’application des mesures de contrôle, professeure agrégée en santé mentale à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal.

Infirmière dans l’âme, chercheuse par conviction

De prime abord, ce sont sa réserve et sa douceur qui frappent le plus. Puis, quand elle commence à raconter la réalité des unités de soins de santé mentale, la détresse des personnes malades et les difficultés auxquelles les intervenants font face, son ancrage avec le terrain se révèle, dévoilant sa constance et sa ténacité. Et très vite, sa conviction de devoir « faire quelque chose » pour réduire la souffrance tout en préservant la sécurité de tous, son engagement personnel et professionnel s’imposent avec force, comme une évidence.

Caroline Larue s’est attelée à une tâche ingrate, qui attire peu de chercheurs: celle de réduire les « mesures de contrôle » plus couramment appelées « IC » pour isolement – contention, des techniques bien connues du personnel de soins en psychiatrie pour maîtriser les personnes agitées.

Les années fleur bleue

Dans les années 70, idéaliste et engagée, Caroline Larue fait partie d’un mouvement féministe. Sensibilisée à l’humanisation au sein des institutions, la jeune infirmière lit des ouvrages de sociologie critique, dont Michel Foucault. Ce mouvement qui émet l’idée que la société fabrique ses fous, s’oppose à la médicalisation à outrance et suggère d’explorer d’autres façons de faire. C’est ainsi qu’elle s’implique dans un regroupement auto-géré de patients qui effectue des rapprochements entre les intervenants et les personnes hospitalisées, le groupe d’entraide Solidarité psychiatrique. La professionnelle qu’elle est est déjà convaincue que le malade est l’expert de ses symptômes, qu’il détient les clés de sa guérison et que son implication dans le traitement est indispensable pour réussir. Elle n’a jamais cessé de croire en ce concept avant-gardiste, précurseur de la philosophie du rétablissement largement répandue aujourd’hui dans les milieux de la santé mentale.

L’expérience la plus traumatisante de l’activité infirmière

Pour Docteure Larue, prendre la décision de mettre une personne en isolement – contention est une des expériences les plus difficiles qu’elle a vécues quand elle était infirmière. Alors qu’elle travaillait de soir dans une unité d’admission, elle raconte que cette décision revenait à l’infirmière qui avait une prescription «au besoin» pour décider de la mise en isolement: «La situation est explosive, tu te sens responsable, parfois tu te demandes, pour toutes sortes de raisons, si ce n’est pas toi ou l’équipe qui est la cause de l’escalade. Ce n’est pas toujours clair», ajoute-t-elle, revivant des moments d’intense émotion. De ces expériences est né son désir de montrer l’efficacité de pratiques alternatives pour intervenir en amont et éviter l’escalade agressive, ne conservant la solution de l’isolement - contention qu’en dernier recours, une fois que l’on a tenté toutes les autres méthodes.

Une route longue et sinueuse, tout en gardant le cap

Celle qui explique qu’elle a été chercheuse «sur le tard», qualifie son parcours «d’atypique» et raconte comment elle a fait des «détours», tout en suivant la même ligne de fond : apporter la preuve que des pratiques alternatives sont préférables à l’isolement – contention. En même temps qu’elle exerce en tant qu’infirmière, elle s’investit dans la formation, passe sa maîtrise, ce qui l’amène à enseigner au Cégep. Elle accompagne ses étudiants en stage et s’immerge dans différents milieux de santé mentale, autant d’expériences précieuses qu’elle accumule. C’est un cheminement graduel qui l’a conduite ensuite à faire un doctorat, à se lancer en recherche et en parallèle à enseigner à l’université. Son cheval de bataille : les pratiques infirmières dans le domaine de l’isolement, avec ou sans contention.

Appuis et enlignement des planètes

Quand elle commence sa carrière de chercheuse, la Loi 90 vient d’entrer en vigueur, élargissant le champ de la pratique des infirmières, les autorisant à poser des actes réservés aux médecins. Parmi ceux-ci, figure l’utilisation des mesures d’isolement – contention. Caroline Larue aborde la question avec Nicole Ricard, sa mentor et chercheuse au Centre de recherche. Elle lui confie que la problématique entourant l’IC l’interpelle depuis longtemps et que l’implantation de la Loi 90 serait une belle opportunité comme créneau de recherche clinique. Nicole Ricard est enthousiaste.

Il se trouve que Geneviève Ménard, alors directrice des soins, a fait de l’isolement – contention son sujet d’intérêt principal, sa maîtrise portant sur les normes et critères de la qualité des soins et des services dans le domaine de l’IC. Forte du soutien de ces deux personnes clés, tant au plan de la recherche qu’au plan clinique, favorisée par la conjoncture, en 2005, Caroline Larue démarre son premier projet de recherche à l’Institut, sur les pratiques infirmières et la perception de l’IC.

Chemin faisant, elle regarde ce qui se fait à l’international en matière de mesures de contrôle. S’inspirant de modèles de centres d’excellence existant dans certains pays, elle opte pour la formule d’un centre d’études permettant de regrouper le partage des savoirs, la recherche clinique et le volet diffusionformation. Caroline Larue présente son projet à Sonia Lupien qui lui octroie immédiatement un fonds de démarrage pour un centre reliant les trois sites: l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, l’Institut Philippe-Pinel de Montréal et l’Hôpital de Rivière-des-Prairies.

Comme une exploratrice à la recherche d’un univers sécuritaire pour tous La démarche de Docteure Larue et des chercheurs qui travaillent au Centre d’études sur les mesures de contrôle en santé mentale (CEMCSM) sur la réduction des IC intervient dans un contexte où, depuis les années 2000, cette pratique est questionnée par la société, les groupes de défense des patients et le Protecteur du citoyen. Docteure Larue rapporte une réaction courante dans les unités: «Depuis des années, on a réduit les mesures d’IC, on ne peut pas faire davantage, on n’attache pas le monde pour le fun.»

La réduction des mesures de contrôle est un sujet délicat. Caroline Larue explique que lorsqu’on aborde le sujet sur le terrain, les intervenants croient qu’ils sont blâmés, ils sont sur la défensive et s’inquiètent de leur sécurité. « Ce qu’on veut, ce sont des lieux sécuritaires pour tous, intervenants et patients.» Notre chercheuse qui est toujours infirmière, mesure très bien les deux extrêmes entre lesquels les intervenants doivent naviguer : par peur de l’agression, se précipiter vers des mesures coercitives, ou bien négocier, utiliser des techniques pour maintenir la relation et risquer de se mettre en danger. «Il y a un écart entre les deux postures, aussi chaque fois qu’on fait des études, on s’assure de vérifier si les accidents de travail ont augmenté.» La situation n’est pas simple et Caroline Larue se sent souvent comme « une équilibriste » sur un fil.

Belles surprises et grandes satisfactions

L’unité des soins intensifs était celle qui avait le plus haut taux d’IC de l’Institut et, aussi, le plus grand nombre de patients ayant un haut potentiel de dangerosité. Et pourtant, l’implication de l’ensemble de l’équipe pour détecter les comportements à risque et intervenir précocement a été un vrai succès ! Professionnels, médecins, infirmières et préposés – sans oublier les patients –, ont collaboré activement dans le projet d’approche collaborative DASA. Les intervenants se sont vraiment surpassés et utilisent toujours la DASA. Fière des résultats obtenus, la chercheuse pense avoir contribué au rehaussement de la pratique. D’ailleurs, les membres de l’équipe ont même été beaucoup plus loin en développant l’initiative des chambres de réconfort. Dre Larue ne cache pas son contentement.

«Et ça fait des petits…». Maintenant les unités voisines lui demandent d’implanter l’approche DASA et elle en est très heureuse! Lorsqu’elle explique comment elle aborde les équipes, on comprend tout. «Je ne viens pas en disant: j’ai le mandat de la direction, voici le formulaire à compléter, ça commence lundi !» C’est tout l’inverse qui se passe. Les membres de l’équipe sont consultés, impliqués… Un comité est constitué. Les outils proposés sont discutés avec l’équipe, adaptés et rôdés en commun. Le devis évaluatif est ajusté en fonction de sa faisabilité dans un contexte naturel. C’est par cette approche collaborative que Docteure Larue voit la pérennité dans la transformation des pratiques.

Lorsqu’elle commence à travailler avec les gens de la Déficience intellectuelle, elle est stupéfaite par leurs accomplissements. Suite aux méthodes qu’ils emploient, des patients en provenance de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, avec des troubles graves de comportement, qui étaient en isolement – contention entre 5 et… 24 h par jour, ont vu une réduction significative de leur taux d’IC. Certains vivent même dans la communauté à présent ! Lorsqu’elle fait part de son admiration aux intervenants, ceux-ci, très modestes, trouvent ce qu’ils font «tout à fait normal». L’étude et la recherche de son groupe s’attachent alors à examiner les actions prises aux moments critiques, à décortiquer comment on est arrivé à ces résultats significatifs, pour transférer ces pratiques exemplaires à d’autres milieux. «Le personnel est content qu’on s’intéresse à leurs réussites, ça leur donne le goût de poursuivre».

C’est ainsi que Caroline Larue fait progresser l’humanisation des soins et que, forte de tant de retombées cliniques encourageantes, elle poursuit ses efforts au quotidien. C’est ainsi que, toujours dans le respect des personnes, patients et intervenants, dans une approche collaborative, elle est le moteur d’une révolution en profondeur des pratiques. Un cheminement progressif certes, mais dont l’impact positif ne cesse de se répercuter et laisse une trace clinique, un sillon qui n’a pas fini de grandir…

À 5 ans, elle rêvait…

D’aider les autres ! « Un petit syndrome de Mère Teresa propre à toutes les infirmières ! » dit Mme Larue en riant. Elle ne savait pas encore quel métier elle voudrait faire plus tard mais déjà, sa vocation se dessinait: contribuer à soulager autrui dans une relation d’aide.

La dernière fois où elle a dit Eurêka?

Caroline Larue se rappelle du moment où elle a fait le constat que tout est une question de perception. Elle a réalisé que la perception qu’un comportement agressif est acceptable ou indésirable a une influence majeure sur la façon d’intervenir. La perception est un premier niveau déterminant qui oriente le reste de l’intervention et sur lequel il faut travailler.

La découverte qu’elle aimerait faire

Notre chercheuse rêve de découvrir toutes les clés permettant de désamorcer une escalade de violence. Elle aimerait trouver la manière de rétablir la communication quand il y a rupture dans la relation entre l’intervenant et le patient, quand l’incompréhension s’installe et que l’alliance thérapeutique disparaît. «Je sais, ce n’est pas possible dans l’absolu, mais on peut faire des progrès dans ce domaine.»

 

Patricia Sabadello
Agente d’information
Service des communications