Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Est-de-l’Île-de-Montréal
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Stéphane Guay

Stéphane Guay, psychologue et professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, directeur du Centre d’étude sur le trauma de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

Chasseur de trauma

Défini dans les dictionnaires comme une lésion, blessure locale produite par l’impact mécanique d’un agent extérieur, le trauma est, pour le commun des mortels, bien facile à décrire : quelque chose qu’on ne veut jamais vivre et qu’on fait tout pour éviter. Pour le chercheur rencontré, l’état de stress post-traumatique (ÉSPT), c’est son intérêt principal, son objet de recherche, de passion ! Portrait de celui qui a décidé de se consacrer à débarrasser les « mal-traités par la vie » de leur peur: Stéphane Guay.

D’abord intéressé par la prévention des conflits conjugaux, Stéphane, qui est maintenant le très jeune directeur du Centre d’étude sur le trauma (CET), a vu son champ d’intérêt chamboulé, ici, à l’Institut.

C’est une infirmière, rencontrée en psychothérapie suite à une agression en milieu de travail, qui viendra bouleverser une trajectoire qui semblait être tracée d’avance... L’état de santé de l’infirmière, après avoir connu au fil des semaines une intéressante progression, s’est subitement vu régresser. La cause de ce recul: un conjoint qui, ayant du mal à comprendre l’ampleur de la souffrance de sa conjointe, s’était montré impatient face à son rétablissement. «Il avait hâte qu’elle reprenne son rôle de mère et d’épouse: qu’elle recommence à préparer les repas et à s’occuper de la maison. Il trouvait qu’elle ne s’améliorait pas assez vite!» explique Stéphane. Armé de ses habiletés à favoriser la communication dans le couple, le psychologue proposa à la dame de rencontrer son mari, question de lui expliquer ce qu’était un état de choc post-traumatique et de lui préciser l’aide et le soutien dont elle avait besoin. La démarche s’ véra des plus productives. Une étincelle germa alors dans l’esprit du chercheur : et si les proches avaient un rôle ou une incidence sur le rétablissement des personnes aux prises avec les symptômes d’un choc post-traumatique? Cette question allait déclencher le changement de cap professionnel du psychologue.

Au nombre des évènements marquants de la carrière du chercheur, domine certainement la rencontre déterminante avec André Marchand, lui aussi chercheur. Celui-ci, qui travaillait déjà sur le choc post-traumatique, deviendra, en 2003, le mentor, directeur du stage post-doctoral et, ultimement, fidèle collaborateur de Stéphane.

Cette prolifique association avec André Marchand amena les deux chercheurs à avancer l’idée de doter leur groupe de recherche d’une identité propre. Appuyé par le directeur scientifique de l’époque, Pierre-Paul Rompré, Stéphane, qui n’avait alors qu’une année d’expérience à titre de chercheur, obtint successivement l’appui du conseil d’administration de l’Institut, un accès à des locaux et à du personnel clinique pour son centre et profitera, ultimement, d’une association avec le groupe Uniprix. C’est finalement en 2006, grâce à un don de la Fondation de l’Institut permettant la rénovation des locaux, que naîtra officiellement le CET.

Inspiré par les façons de faire de Kieron O’Connor, chercheur principal au Centre d’étude sur les TOCS et les tics, Stéphane est animé par des préoccupations très cliniques, notamment axées sur l’enseignement et le transfert de connaissances. Se concentrant principalement sur des recherches cliniques portant sur les traitements, le directeur du Centre d’étude sur le trauma explique très simplement l’objectif de son équipe: «On mène des recherches pour aider les victimes à surmonter le choc et les séquelles des évènements auxquels ils ou elles ont été confrontés.»

«Quand on mène des études en psychothérapie, le chercheur principal ne peut rencontrer les patients. Ça me manque beaucoup! Je recommencerais à faire de la clinique demain; aujourd’hui même… Mais, pour l’instant, j’ai décidé de vivre mon intérêt clinique par procuration; par le biais de mes psychologues.»

– Stéphane Guay

Stéphane développera des liens qui viendront, eux aussi, baliser son cheminement professionnel. Anciens combattants, Défense nationale du Canada, Association canadienne de recherche sur le cancer du sein… qui constitueront des appuis, des leviers et aussi des bassins de recrutement de nouveaux patients.

Car depuis les sept à huit dernières années, Stéphane Guay est fier de compter 250 personnes qui ont été débarrassées du fardeau du choc post-traumatique au Centre d’étude sur le trauma, qui ont enfin pu vivre un grand soulagement, et ce, de façon concrète.

«Nous avons eu un monsieur qui vivait avec un état de choc post-traumatique depuis 25 ans. Ancien directeur de banque, il avait subi un vol à main armée avec prise d’otage alors qu’il était directeur d’une succursale. Il était en arrêt de maladie depuis cet épisode qui avait été très traumatisant pour lui. En 16 à 20 séances, il a chassé ses démons. Juste 16 ou 20 séances…».

Stéphane Guay est convaincu que l’amélioration de l’efficacité des traitements passe par la prévention. Le directeur du CET ajoute que trop de victimes ne sont pas traitées adéquatement car le traitement d’un choc post-traumatique nécessite une forme de thérapie très particulière, et pas n’importe quelle forme de psychothérapie.

Et pour illustrer son propos : «Des gens venaient nous voir en disant: je ne sais pas ce que vous allez pouvoir faire pour moi parce que ça fait dix ans que je suis en thérapie. Dix ans que je vois mon psychanalyste deux fois par semaine. Après deux séances à notre centre, une dame me dit : «là, je suis vraiment fâchée contre mon ancien thérapeute. Ici, en deux séances, j’en ai appris plus sur mon problème qu’en dix ans de thérapie.»

La thérapie utilisée est très active, avec une direction, des étapes et un ingrédient essentiel: parler de ce qui s’est passé. Un traumatisme crée une forme de conditionnement de peur: la personne réagit à des stimuli avec une très forte anxiété sans que ces stimuli-là soient dangereux. Par exemple, une personne qui aura été agressée par un barbu développera une crainte subjective face à un homme portant la barbe.

L’objectif du CET consiste à améliorer de façon continue les traitements existants. Actuellement, le traitement qui donne les meilleurs résultats, selon Stéphane, c’est la thérapie cognitivo-comportementale. «Nous avons constaté également la plus-value apportée par la participation du conjoint d’une personne vivant en couple. Toutefois ce n’est pas aussi efficace quand c’est l’amie ou la soeur.»

Stéphane Guay déplore que les victimes consultent peu et trop tard, dans un réflexe normal d’évitement du sujet. Il regrette aussi qu’il n’y ait pas assez de psychologues formés à l’approche TCC ni aux spécificités du traitement du choc post-traumatique.

«Il n’existe pas de traitement pharmaceutique aussi efficace que la psychothérapie pour le choc posttraumatique. Par ailleurs, le traitement du choc post-traumatique est encore trop peu connu par les intervenants.»

Profession : se faire raconter des «atrocités»

Qu’il soit question d’une agression sexuelle, d’une agression physique attribuable au fameux : «être à la mauvaise place au mauvais moment », d’un accident de la route, de retrouver son coloc pendu, d’avoir la main déchiquetée par une machine; les récits auxquels sont confrontés quotidiennement les professionnels du CET donnent des sueurs froides. Comment rester objectif et professionnel dans un tel contexte? Le principal intéressé vous dira que c’est un défi humain très stimulant.

«Travailler avec cette clientèle-là, ça demande une dose d’humanité… Ou, si tu n’en as pas, ça t’en donne une!»

Le directeur du CET raconte, perdu dans ses souvenirs, qu’à l’époque où il constituait son équipe, quelques jeunes psychologues recrutés – recrutées surtout, précise-t-il –, avaient modifié certains de leurs comportements. Vigilance accrue dans des endroits publics, évitement de certaines situations, questionnements sur les corrélations entre l’heure du jour ou de la nuit et les risques réels d’agression, étaient monnaie courante.

Comment son équipe surmonte-elle cette « lourdeur » quotidienne ? Grâce au soutien social, à l’échange avec les pairs ; une solution qui fait étrangement écho à ce que Stéphane prône pour les victimes elles-mêmes.

L’ÉSPT parmi nous

Au cours de leur vie, deux personnes sur trois seront exposées à un événement majeur. Seulement 10 % d’entres elles développeront un trouble de stress post-traumatique. C’est long et douloureux. Heureusement, les traitements sont efficaces.

«Tu sais, on parle souvent de la stigmatisation de la maladie mentale. Dans le cas d’un état de choc post-traumatique, c’est d’avantage de l’auto-stigmatisation dont il s’agit.»

La dernière fois où il a dit « Eurêka!»…

Stéphane Guay qualifie lui-même, amusé, sa dernière découverte d’« anti-eurêka ! ». Détrompez-vous, il n’est pas question, ici, d’une découverte, humblement attribuée aux fruits du hasard, mais bien d’une démarche ô combien rigoureuse qui le mena à démontrer que ce qu’il espérait révolutionnaire était, en fait,
inefficace…

En 2005, une chercheure démontre que la prise d’un médicament antituberculeux augmente de façon significative les retombées des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) chez les individus aux prises avec une phobie sociale. Le médicament, pris à faible dose avant les séances de psychothérapie, augmenterait de façon importante la capacité des individus à faire des apprentissages lors de leur TCC, améliorant et accélérant ainsi leur processus de rétablissement.

Inspiré et animé par de telles promesses, Stéphane songe immédiatement au potentiel d’un tel médicament dans le cadre de la TCC pour les victimes de choc post-traumatique. «Je me suis dit que si on pouvait améliorer la capacité des gens, en thérapie, à apprendre que leur cognition est erronée – ce qui est la base de la TCC pour les victimes de choc posttraumatique – ça serait vraiment génial!»

Il convainc donc le Centre de recherche de lui octroyer 20 000 $ pour mener une étude pharmacologique. 45 participants plus tard, une étude pilote à la méthodologie qu’il qualifie lui-même de «béton» et la tête pleine d’espoir, il découvrira finalement... «Rien!»

Les conclusions de l’étude qu’il s’apprête à publier sont formelles : la prise de d-Cycloserine, l’antituberculeux en question, n’améliore pas les retombées des TCC pour les victimes de choc post-traumatique. Au contraire, les résultats semblent même démontrer qu’elle peut nuire.

Donc, une découverte ; un «eurêka!», un petit, qui ne révolutionnera certainement pas les TCC pour les victimes de choc post-traumatique mais, comme le dit si bien le principal intéressé, « on avance tellement par petits pas, petit à petit, chaque pas est important.»

Quand il avait 5 ans, il rêvait d’être…

Les gens qui connaissent bien Stéphane ne seront pas surpris d’apprendre qu’il rêvait probablement d’être un grand sportif. Celui qui adore le sport encore aujourd’hui, présume qu’avant même d’être influencé par des idoles de ce domaine, sa persévérance et son amour des défis devaient, déjà à cette époque, animer chez lui des rêves de compétition.

Une détermination et une force de caractère qui expliquent, selon lui, son orientation professionnelle et, avouons-le, son succès. Le directeur du Centre d’étude sur le trauma n’a beau avoir que 43 ans et seulement neuf ans de carrière derrière la cravate, son curriculum vitæ a de quoi faire rougir d’envie – ou fis qui m’animent. C’est peut-être ça qui explique que je suis rendu où je suis, à ce moment-là de ma vie.»

La découverte qu’il aurait aimé faire…

Visiblement chamboulé par la question, les yeux tournés vers le ciel, la main droite clouée sur la bouche et formulant plusieurs amorces de réponse inachevées, il aura fallu plusieurs minutes de réflexion au chercheur avant de répondre à la question.

Cet intimidant moment de silence ne fût pas tant propice à la survenue d’une quelconque jalousie en ce qui a trait à la découverte d’un collègue chercheur ou à une découverte monumentale dans l’histoire des sciences, mais plutôt un temps pour la formulation d’un rêve, d’un traitement qu’il souhaiterait, secrètement, découvrir.

S’appuyant sur l’idée que toutes les personnes devant conjuguer avec un choc post-traumatique espèrent que, par magie ou grâce à un miracle, leur peur disparaisse, il explique à quel point il souhaiterait pouvoir offrir à ceux qu’il n’aime pas appeler «les clients» un traitement efficace qui ne leur ferait pas peur. Car la peur, bien qu’élément central du choc post-traumatique et des symptômes qui y sont associés, est également le frein principal à la consultation, à la demande d’aide. «Une approche qui faciliterait cette demande d’aide ou un truc qui provoquerait un élément déclencheur qui lui faciliterait la demande, ça, y’a personne qui a trouvé ça. Il n’y a rien de ce genre qui existe. Si je pouvais trouver ça… j’aimerais vraiment ça… » concluait-il.

 

Julie Couture
Agente d'information
Service des communications